Je pense que vous connaissez déjà ce film, tourné par Alan Parker en 1988, et qui raconte l'histoire authentique du triple meurtre commis en 1964 sur trois militants de Freedom Summer. D'une façon assez générale, il y a peu d'Opus qui parlent du racisme envers les noirs, et les deux plus marquants dont j'ai déjà parlé ici sont American History X de Tony Kaye (1998) et Invictus de Clint Eastwood (2009). Sorti en 1988, soit encore dix ans auparavant, Mississippi Burning commence de la façon la plus cruelle possible :
Suite à cette tuerie, deux agents du FBI sont envoyés sur place... Curieusement, le plus jeune d'entre eux, Alan Ward (Willem Dafoe), reste celui qui agit uniquement selon les démarches officielles. En revanche, son adjoint Rupert Anderson (Gene Hackman), originaire du Mississippi et bien plus âgé, utilise ses méthodes personnelles, bien moins conventionnelles :
Dès le début, nous sommes préparés à cette montée de violence - qui ne vise pas seulement les noirs, mais tout aussi bien ces envoyés du FBI :
Comme le dit le shérif Ray Stuckey (Gailard Sartain), "On se fout de leur avis. Ici, on est dans le Mississippi" :
Peu de temps après, l'on retrouve la voiture, à bord de laquelle se trouvaient les trois hommes assassinés... C'est la raison pour laquelle Alan Ward exige que l'on fouille le marais tout entier, y compris à l'aide de nombreux militaires, afin de découvrir leurs corps :
Aussitôt se déroule ce qui n'est pas rare au Mississipi, l'incendie criminel des maisons... L'on peut y voir le talent implicite d'Alan Parker, dans sa citation du mot "freedom" devant celle-ci :
La recherche se poursuit, avec encore davantage de monde, mais toujours sans résultat :
Pendant ce temps, l'on devine l'exposition encore plus forte des noirs, qui se décident à chanter en l'honneur de Dieu dans l'église de leur comté... Ils sont hélas attendus par des membres du KKK - autrement dit, le Ku Klux Klan, une sorte de société terroriste suprémaciste blanche existant depuis 1865 :
Ceux-ci se mettent à brûler l'église, puis poursuivent et frappent ceux qui leur tombent dans les mains - notamment ce jeune noir, pas mort, mais bien amoché :
Se présente alors dès le lendemain un homme en apparence juste décidé à mettre les choses au point, Clayton Townley (Stephen Tobolowsky)... Mais c'est en fait le chef local du KKK, qui ne fait qu'attiser la haine et le mépris, de façon de plus en plus violente :
Rupert Anderson commence alors à appliquer sa vision personnelle du Mississippi, totalement opposée à celle de son chef du FBI Alan Ward... Meilleure preuve dans cette opposition avec l'un des soi-disant chefs de la ville, qu'il a vite fait d'attraper par ses parties les plus sensibles, et à mettre à terre rapidement :
Pendant un moment, marqué par la découverte du jeune noir bien ensanglanté, Alan Ward comprend de mieux en mieux la vision de Rupert Anderson :
Mais cela ne s'arrête pas, allant toujours plus loin :
Il se tient alors un procès, auquel Alan Ward et Rupert Anderson se rendent aux fins d'assister à une bonne décision... Mais le juge, apparemment du KKK lui aussi, ne donne aux accusés que cinq ans de prison - qu'il autorise en outre à vivre en sursis :
Du coup, la réaction du public devient nettement plus forte, entre autres chez les noirs - dont l'un d'eux tente même de les attaquer ouvertement... Malheureusement, il est surpris par derrière par des membres du KKK, et échappe de justesse à une tentative de lynchage :
A ce moment précis, Rupert Anderson se rend une fois de plus chez la femme de Clinton Pell (Frances McDormand), qu'il soupçonne de n'être pas du tout d'accord avec les mouvements du Mississippi... Après quelques dialogues, il finit enfin par obtenir ce qu'il espérait depuis le début : l'adresse précise où sont enterrés les corps des trois victimes :
Selon toute apparence, elle a bien donné le bon endroit, la ferme des Roberts :
Mais un problème se présente visiblement aux yeux de Ray Stuckey, qui de façon discrète suggère au shérif adjoint Clinton Pell (Brad Dourif) de se rendre sans plus tarder chez son épouse... Ce qu'il fait immédiatement, accompagné de quatre ou cinq membres du KKK, envoyant celle-ci bien amochée à l'hôpital :
A force de monter le ton, Rupert Anderson finit presque par recevoir un avertissement impitoyable de son collègue Alan Ward... Par chance, cela ne dure pas bien longtemps, et les voici bientôt reparti tous les deux à la poursuite de sept hommes apparemment coupables :
Le plus désigné, c'est évidemment Clinton Pell, qui se retrouve cette fois-ci face à Rupert Anderson, lequel prend un certain plaisir à le faire avouer sans détour - avant de le laisser tourner sur sa chaise :
Résultat ? Une dizaine d'hommes arrêtés par le FBI, cette fois ne bénéficiant d'aucun sursis... Clinton Pell, Frank Bailey et Clayton Townley portent évidemment des noms juste conçus pour le film, mais leur identité, les années de prison et les faits reprochés sont bien réels :
Voilà, c'en est fini... Enfin presque, puisqu'il reste encore à Rupert Anderson de se rendre une dernière fois dans l'appartement de Mme Pell, bien dévasté, et de lui faire sincèrement ses adieux :
Vous n'allez pas m'en vouloir de vous mettre un trailer ?
Toujours est-il, si cela peut vous rassurer, que le KKK a été lors de ces meurtres de 1964 profondément rabaissé, ayant tellement mobilisé l'opinion que cela a bientôt abouti à la promulgation du Civil Right Act. Il n'existe pratiquement plus, se manifestant de temps à autre par des intentions sporadiques ou relié à l'extrême droite... Presque quarantes ans après la conception de ce film, on doit donc vivement remercier Alan Parker, ainsi que Willem Dafoe, Brad Dourif, Frances McDormand, et surtout l'extraordinaire Gene Hackman !
J'aime de plus en plus ARTE, non seulement car cette chaîne projette en permanence de très bons films (en VO et sans publicité), mais qu'en outre, elle les finance partiellement... Ce qui est arrivé il y a très peu de temps avec l'Opus de Kornél Mundruczò, réalisateur hongrois, White God ("le Dieu blanc"), primé à Cannes en 2014 du titre "Un Certain Regard" :
Le film démarre d'une façon assez tragique, car mine de rien, il nous projette déjà à la fin, avec dans le rôle principal Lili (Zsòfia Psotta), qui passe énormément son temps à faire du vélo - semble-t-il tout comme l'héroïne principale de Wadjda :
Et dans le rôle, pas si secondaire que cela, des chiens bâtards, qui finissent par ne plus en pouvoir de la volonté des hommes en place :
Daniel (Sàndor Zsòtér), le père de Lili, occupe une place particulière... D'une part, car il a récupéré sa fille durant les trois mois que dure le voyage en Australie de son ex-femme ; de l'autre, car il présente derrière cet aspect en apparence lucide une véritable douleur, non seulement à faire son métier lié à la viande bovine, mais aussi à haïr les chiens bâtards, qui lui empoisonnent la vie :
Nous sommes donc au vrai début du film, durant lequel, après un petit moment passé avec sa mère, nous retrouvons Lili avec le seul ami qu'elle ait vraiment au monde, son chien Hagen :
Malheureusement, celui-ci se trouve particulièrement visé par la police et la fourrière, en tant que bâtard... Résultat : plutôt que de payer une taxe pour cela et de se laisser aller, le père de la jeune fille préfère carrément l'abandonner sur la route, quelle que soit l'énorme déception de Lili :
C'est ce qui nous vaut cette phrase du réalisateur, également écrivain du scénario, lorsqu'il s'est retrouvé face à un chien enfermé dans une cage : "J'ai eu honte d'être là, et lui derrière des barreaux. Je fais partie d'un système pourri et je le perpétue. C'est là où j'ai compris (...) que les chiens sont la métaphore parfaite pour représenter toutes les minorités". Il a bien raison, et ceci se découvrira également au travers des yeux de la seule qui l'a accompagné jusqu'au bout :
On passe un petit moment à vivre sans Lili, surtout axé sur le destin du chien principal : à savoir, fuir tout d'abord, pour finir par se retrouver peu à peu entre les mains d'un tzigane, qui va contre toute attente le former au combat entre chiens, et que celui-ci va de façon très inattendue bien se passer :
Pendant cette période, Lili passe surtout son temps à coller des affiches, représentant des photos de son chien, et aussi à se consacrer à son activité essentielle, jouer de la trompette dans l'orchestre symphonique de la ville... Mais il n'empêche, l'état de tous les chiens, récupérés par la police et la fourrière, se dégrade de jour en jour :
Jusqu'à ce que Hagen, par une suite de petites coïncidences, se retrouve pour une fois en toute liberté :
Et décide d'emmener tous les autres bâtards avec lui, dans une sorte de course à travers Budapest qui se révélera inoubliable :
J'ai trouvé très peu d'images sur Internet, mais je peux vous assurer que cette poursuite est grandiose, et magistralement filmée ! Cela dure une bonne demi-heure, et à aucun moment, on ne s'ennuie, porté soit par la grandeur du mouvement collectif, soit par le soulagement de voir tous les hommes dangereux vus auparavant se faire à leur tour châtier ou tuer pour de bon :
On en arrive ainsi, alors que tout le monde est menacé, à l'une des dernières scènes... Où Hagen ne sait pas trop comment se comporter face à Lili, et où cette dernière n'a au début aucune idée de ce qu'elle peut bien tenter :
Mais que décide-t-elle de faire, finalement ? Oui, vous m'avez bien compris, interpréter en soliste le morceau qu'elle avait l'habitude de jouer avec l'orchestre symphonique, la seconde Rhapsodie Hongroise de Franz Liszt (délivrée plusieurs fois au cours du film) :
Ceci comporte plusieurs sens, évidemment... Le premier étant, selon le réalisateur, "que du point de vue d'un chien, le maître est le Dieu. Un chien peut de manière innocente et naïve suivre les humains, comme nous suivons Dieu parfois", ce qui conduit à cette finale inclination respective des deux côtés :
L'autre sens, moins facile à voir pour ceux qui ne sont pas musicien comme moi, c'est que la musique permet en toute occasion le retour à l'origine des choses, aux valeurs communes, à l'égalité absolue... C'était déjà le cas de Franz Liszt (1811-1886), qui bien que né en Hongrie, a séjourné très largement dans toute l'Europe, et ce l'est encore plus pour nous en 2020, où nous connaissons tout à la fois l'extension du voyage à l'infini, et la dégradation liée de la planète :
Pour moi, le choix de la passion de la jeune fille pour la trompette, et le fait de retenir la seconde Rhapsodie Hongroise de Franz Liszt comme titre majeur, ne sont absolument pas dus au hasard... Ceci résume fort bien le sens profond du film, et c'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles il a remporté le prix "Un Certain Regard" en 2014, accompagné à l'occasion par Lili et Hagen :
Je vous livre encore une photographie, où l'on voit de nouveau le réalisateur Kornel Mundruczo, l'actrice principale Zsòfia Psotta, et le chien lui aussi très présent, Hagen... Tellement ce film m'a impressionné et scotché, surtout comparé à la majorité qui sort telle année, et disparaît absolument l'année suivante :
Ne l'oubliez pas : que ceci ait un rapport ou non, ce film mérite à tous prix la comparaison avec Wadjda, une œuvre de 2013 où la principale héroïne est aussi une jeune fille à peine adolescente, où l'un des facteurs principaux reste le vélo, et surtout, où sous un prétexte qui n'a pas l'air sérieux dans le pays et la société qui l'héberge, c'est en fait tout le régime et le système actuel qui se voient réprimandés durement...
Voulez-vous que je finisse en vous demandant un commentaire ? Non, je vais m'abstenir, pour une fois, et vous encourager tout simplement à voir ce film !
Ajout du 16 novembre 2020: Toujours sur ARTE, on vient de diffuser un film du même réalisateur, tourné en 2017, intitulé la Lune de Jupiter... Ce n'est peut-être pas tout à fait aussi bon, mais ça reste toutefois excellent sur le plan de la façon de filmer, le choix des acteurs, et le point de vue de l'auteur sur Budapest et sur la Hongrie en général, ce qui rend quelque part ce film assez proche de White God, finalement !