Vous savez tous que je suis un véritable fan de Paul Verhoeven, dont j'ai pratiquement décrit tous les films américains, de Robocop (1987) jusqu'à Hollow Man (2000), en passant naturellement par Total Recall, Basic Instinct et Starship Troopers. Je n'ai hélas que peu parlé de lui dès son retour dans notre continent, avec ces deux Opus fabuleux, Black Book (2006) et Elle (2016)... Mais je me rattrape aujourd'hui, en décrivant son récent Benedetta sorti à Cannes en 2021, abordant une histoire religieuse et sexuelle bien réelle qui eut lieu au XVIIème siècle - tout comme Silence de Martin Scorsese (2017), également un biopic récent parlant de l'apostasie d'une religion au Japon à la même époque.
Ce film est entièrement basé sur le livre de Judith Brown, Immodests Acts : The Life of a Lesbian Nun in Renaissance Italy (1986), et débute rapidement par une attaque de toute la famille Carlini par un groupe de bandits, qui tente de subtiliser le collier de la mère Midea Carlini (Clotilde Courau). Benedetta leur révèle alors qu'elle vient de parler avec la Vierge Marie, et fait intervenir un oiseau pour s'en prendre à l'oeil du grand chef - d'où celui-ci décide de rendre le collier :
Bien des années plus tard, Benedetta (Virginie Efira) se retrouve au sein du couvent des Théatines de la ville de Pescia. On la voit jouer au sein d'une pièce de théâtre - ressemblant énormément à nombre de tableaux de cette époque - le rôle de Vierge Marie, au cours de laquelle elle a déjà une vision de Jésus :
Le soir même, une certaine Bartolomea (Daphné Patakia) souhaite également être intégrée au temple, se trouvant vulgairement insultée et violée par son père. Finalement aidée par la famille de Benedetta, elle finit par y rentrer, trouvant un lit juste à côté de celle-ci :
Benedetta commence alors à avoir, lors de ses rêves, une vision du Christ de plus en plus insistante... Jésus commence alors à éliminer les vipères à l'aide son épée, puis lui expose sa vision hors du temps de leur alliance :
Peu de temps après, elle s'entretient avec l'abbesse principale du couvent, Felicita (Charlotte Rampling), qui cherche à élucider sa relation avec Bartolomea... Mais Benedetta lui dit seulement qu'elle éprouve de la compassion pour toutes ses souffrances - n'allant pas plus loin dans tout ce qui se passe la nuit :
Une nuit, Benedetta se retrouve de nouveau à rêver de Jésus, en train d'arrêter une bande redoutable de violeurs... Mais elle s'aperçoit bien vite que celui-ci n'est pas le véritable Christ, et se réveille subitement, en proie à une crise inexplicable :
Du coup, l'abbesse Felicita charge encore plus la nouvelle venue Bartolomea de bien s'occuper d'elle... Mais elle ne parvient pas à livrer ses propres pensées :
Lors d'une autre nuit, Benedetta se retrouve face au Christ sur sa croix, cette fois-ci le véritable... Il lui demande de se déshabiller, d'ôter son pagne et de se placer en face de lui, jambes contre jambes et mains contre mains :
Elle se réveille subitement, marquée de blessures sur les mains, les pieds et le flanc droit - comparables aux stigmates du Christ... L'abbesse Felicita est sceptique, mais Benedetta tombe subitement sur la tête, se relevant en parlant d'une voix bien plus masculine, et hurle pour la grâce de Dieu et sa préservation de la ville de Pescia.
Christina (Louise Chevillotte), la fille de Felicita, émet de sérieux doutes sur cette version, mais elle ne se voit pas du tout approuvée par sa mère, surtout soucieuse de la hierarchie cléricale :
L'abbesse Felicita a bien raison, car sitôt ceux-ci arrivés de Florence, ils ont toutes les raisons de voir les nouvelles plaies de Benedetta comme étant celles de Dieu - ce que presque toutes les soeurs du couvent approuvent :
Conséquence immédiate : le remplacement immédiat de Felicita à la tête du groupe par Benedetta... Il est donc demandé à l'abbesse de renoncer à toutes ses fonctions, au profit de la jeune qu'elle a accueilli au tout début :
Benedetta se retrouve alors transférée dans les vieux quartiers du couvent - ceci en compagnie de son amie Bartolomea... Celle-ci, qui ne sait ni lire ni écrire, apprend tout cela aux côtés de Benedetta, un précieux recours face à l'analphabétisme.
En revanche, elle en connait beaucoup sur un autre plan, qui semble pour l'instant assez méconnu de Benedetta... C'est là que l'on retrouve le génie de Paul Verhoeven dans sa présentation d'une activité insolite, comme il l'avait déjà fait dans Basic Instinct - qu'il s'agisse de la création d'un godemichet à la base d'une statue de la vierge, de sa pénétration juste devinée, ou de la jouissance absolue des deux femmes en parfaite harmonie. Le tout étant bien entendu à peine visible, filmé dans le noir, seulement audible pour les vrais amateurs :
Pourtant, l'ancienne abbesse Felicita a bien vu tout ce qui s'était passé, au travers d'un trou qu'elle a creusé dans le mur... Sa fille Christina décide alors de se rendre à nouveau chez le prêtre, afin de lui confesser sa vision des stigmates de Benedetta. Mais ceci n'étant qu'un mensonge, Felicita refuse d'approuver ce point de vue, et Benedetta lui ordonne de se flageller elle-même :
Aussitôt cet acte accompli, Benedetta et Bartolomea s'en remettent à leur nouvelle activité, encore plus appuyée cette fois-ci... Christina, désespérée, se jette alors du toit de l'abbaye, et se retrouve au sol agonisante. Benedetta aimerait bien intercéder aux yeux de Dieu à son égard, mais Felicita lui conseille de rester à l'écart :
C'est pourquoi Benedetta s'éclipse peu de temps après vers Florence, où elle rencontre comme prévu le nonce - surjoué par Lambert Wilson... Alors que celui-ci a une vision assez négative, elle l'entraîne à la ville de Pescia, et suggère à tous que cette cité sera épargnée par Dieu - en l'occurrence de la peste bubonique, réellemenr répandue dans toute la Toscane en cette année 1630 :
Alors qu'elle a ordonné à ses gardes de fermer la ville, le nonce parvient tout de même à y pénétrer... Il y découvre Benedetta décédée de causes inconnues, puis celle-ci se réveille subitement - affirmant à tout le monde qu'elle était au paradis, et a vu le sort réservé à ceux présents :
Sceptique, le nonce de Florence ouvre aussitôt une cour d'enquête sur la conduite de Benedetta, qu'il accuse d'hérésie, de blasphème et de bestialité. Alors qu'il l'interroge en privé, celle-ci lui lave les pieds, et remarque aussitôt une puce - se rendant compte qu'il a introduit la peste bubonique au sein de Pescia :
Ne se décougeant pas, le nonce décide alors d'interroger sa compagne Bartolomea, qui finit sous la torture par tout avouer... Elle le conduit au godemichet en bois, dissimulé dans un livre dans les appartements de Benedetta, que le nonce décide alors d'arrêter. Elle prend alors à nouveau une voix d'homme, déclare que celui-ci va bientôt tomber malade - même s'il se borne pour l'instant à faire expulser Bartolomea de Pescia :
Vient ainsi le jour de l'éxécution de Benedetta, que presque tout le monde désapprouve... Mais le nonce reste fidéle à lui-même, afin d'affirmer son autorité sur la ville :
Il lui déclare même qu'elle pourra éviter d'être brulée, et seulement étranglée si elle lui avoue tous ses péchés :
Mais c'est grandement sous-estimer la foule, de plus en plus hostile, et parvenant sans problème à envoyer le nonce aux portes de la mort... Il fait finalement confiance à Benedetta, mais lui dit ce qu'il pense pour de vrai - et l'on n'en saura pas plus :
Felicita est encore vivante, mais elle enlève bientôt sa robe noire, révèlant aussi des bubons de peste, et décide de monter elle-même sur le bûcher... Pendant ce temps, au dernier moment, Bartolomea a réussi à détacher Benedetta de sa punition mortelle, et elles s'enfuient toutes les deux dans une écurie, à l'extérieur de la ville :
Après avoir passé toute la nuit ensemble, elles se réveillent - dans un plan exceptionnel de Paul Verhoeven, pour la première fois en plein jour... Alors que Bartolomea exprime sa volonté d'aller n'importe où, Benedetta lui livre son désir personnel de rejoindre la ville de Pescia, dont elle semble complètement optimiste sur l'éventuel nouveau bûcher :
De fait, si l'on consulte le livre de Judith Brown, l'on s'aperçoit qu'elle avait raison : la peste dévasta toutes les villes, sauf celle de Pescia, le martyre fut officielement refusé à Benedetta, et celle-ci vécut jusqu'à 70 ans dans le couvent des Théatines... Regardez ce court trailer, il donne une bonne idée de ce film :
Mieux encore, cet interview - oui, en français ! - de Virginie Efira et Paul Verhoeven, où ils parlent tous les deux de l'expression du sexe à l'écran, de la véracité des faits, et de la modernité du jeu de cette dernière, qui me paraît absolument impeccable :
Alors aimez-vous cet Opus, ou bien le détestez-vous - ce qui est pratiquement courant lors de toute la production de Paul Verhoeven ? En tous cas, il m'a bien plu, même si il a fallu que je le regarde deux ou trois fois... Et pour tout dire, il m'a paru d'une réelle importance, surtout lorsqu'il s'agit d'un sujet aussi rarement traité au cinéma - où j'espère que vous oserez laisser un commentaire, sur cet exceptionnel biopic !
Autres biopics (avec entre parenthèses la date du film, et le nom de la personne traitée) : Patton (1970,George Patton), Barry Lyndon (1975, Barry Lyndon), Raging Bull (1980, Jake LaMotta), Elephant Man (1980, John Merrick), Amadeus (1984, Wolfgang Amadeus Mozart), Bird (1988, Charlie Parker), Ed Wood (1994, Ed Wood), Braveheart (1995, William Wallace), A Straight Story (1999, Alvin Straight), The Insider (1999, Jeffrey Wigand), Ali (2002, Cassius Clay), Frida (2002, Frida Kahlo), Girl with a Pearl Earring (2003, Johannes Vermeer), Aviator (2004, Howard Hughes), Marie-Antoinette (2006, Marie-Antoinette), The Last King of Scotland (2006, Idi Amin Dada), La Môme (2007, Edith Piaf), Into the Wild (2007, Christopher McCandless), Zodiac (2007, Arthur Leigh Allen & Robert Graysmith), Valkyrie (2008, Adolf Hitler & Claus von Stauffenberg), Invictus (2009, Nelson Mandela), J. Edgar (2011, J. Edgar Hoover), Silence (2017, jésuites portugais)
Il est extrêmement rare que l'on parle des jésuites au XVIIIème siècle, surtout en Amérique du sud, et c'est bien ce que Roland Joffé a fait, ce qui lui valut la Palme d'or de Cannes en 1986. On retrouve la même chose dans Silence de Martin Scorsese, mais bien plus tard (2017), et surtout se passant au XVIIème siècle au Japon, un pays totalement différent.
Ce film met en scène le drame de conscience que subirent les jésuites occidentaux en tentant d'aller vers les Guaranis, un peuple autochtone aux confins du Paraguay, de l'Argentine et du Brésil... Car alors que le pouvoir espagnol et pontifical allaient dans un premier temps en ce sens, ils firent soudain marche arrière vers 1750 et déclarèrent une guerre qu'ils n'eurent guère de mal à gagner. Ceci relate en deux heures près de 150 ans d'histoire, tragique et inattendue, que le cardinal Altimirano résume en cette phrase à la fin : "Vos prêtres sont morts, et moi vivant. Mais à la vérité, c'est moi qui suis mort, et eux qui vivent".
Cette œuvre commence étrangement, avec durant plusieurs minutes la vue de cet homme sur sa croix qui descend de façon tragique les chutes d'Iguaçu en Argentine. A priori, on pourrait croire qu'il s'agit tout simplement de Robert De Niro :
Mais en fait non, puisque celui-ci joue le rôle de Rodrigo Mendoza, un espagnol en pleine forme prêt à tout pour conquérir la région, de pair avec son frère Felipe Mendoza (Aidan Quinn) :
Pourtant, cela ne va guère se poursuivre bien longtemps, puisque sa propre femme Carlotta (Cherie Lunghi) finit par lui dire à quel point elle aime ce dernier, sans qu'elle puisse lutter contre cela :
Premier résultat ? Une bagarre entre les deux frères, qui va malheureusement mal se finir pour l'un d'entre eux :
Second résultat ? Après une réclusion en prison depuis six mois, Rodrigo Mendoza se trouve enfin confronté à un jésuite plus patient que les autres, le frère Gabriel (Jeremy Irons), qui réussit à le faire sortir au grand jour, dans sa fameuse marche vers le peuple des Guaranis :
Dans un premier temps, la question essentielle va être celle de Fielding (Liam Neeson) au frère Gabriel, concernant le port totalement inutile d'armes de la part de Rodrigo Mendoza :
Mais celui-ci y tient, quel qu'en soit le but :
Il faudra attendre la venue des Guaranis pour que Rodrigo Mendoza se décide finalement à tout jeter, en étant visiblement soulagé :
Meilleure preuve ici, où vous pouvez le voir rire après la chute de toutes ses armes dans la vaste rivière :
Finalement, Rodrigo Mendoza va finir par devenir prêtre au sein de l'organisation jésuite de frère Gabriel, avec les obligations qui s'imposent :
C'est alors que nous voyons apparaître, bien plus souvent que dans le passé, le cardinal Altamirano (Ray McAnnaly) au milieu de la bourgeoisie portugaise et espagnole, qui s'empresse de lui faire passer son message très clair :
Notamment l'espagnol Cabeza, qui ne voit chez les Guaranis que des impies indignes de Dieu, ceci pour de nombreuses raisons... Mais le cardinal Altamirano ne semble pas du tout prêt à l'accepter :
Bien au contraire, il va plutôt dans le sens des Guaranis, notamment lorsqu'ils montrent leur talent musical - dont nous devons évidemment remercier Ennio Morricone, qui s'est bien inspiré par moments du Requiem de Verdi, et a remporté plusieurs prix à l'occasion.
D'ailleurs, tout à la fin de cette plaidoirie injuste de Cabeza, intervient la voix de Rodrigo Mendoza, juste histoire de démasquer cette revendication, et de révéler à tout le monde ce mensonge :
Mais les règles sont les règles, point final... Et Rodrigo Mendoza, bien qu'il n'en ait guère envie, va être obligé - en tant que jésuite - de s'excuser devant Cabeza, même de l'avis de frère Gabriel :
Au bout d'une heure de film, se dévoile enfin la dernière visite du cardinal Altamirano dans le domaine des Guaranis, qui va se révéler très importante, et pourrait même durant un temps montrer la bonne volonté de celui-ci, qui se combine bien avec celle de frère Gabriel :
Mais c'est toute illusion, comme le savait d'ailleurs très bien le cardinal Altamirano avant même d'arriver en Amérique du Sud... Et comme commence à le comprendre le frère Gabriel, qui dévoile les véritables intentions des Guaranis :
C'est alors le changement radical d'attitude de Rodrigo Mendoza (et aussi de Fielding), qui contrairement au frère Gabriel décident de s'engager totalement dans cette lutte - qui ne va pas être bien tendre :
Commence alors la guerre de tous les occidentaux contre les Guaranis et les jésuites - qui se déroule au début de façon inégale entre eux au beau milieu des chutes d'Iguaçu, où durant un temps Rodrigo Mendoza et Fielding réussissent à s'imposer :
Mais s'était sans compter avec la grande force de l'armée espagnole et portugaise, qui va finir par gagner d'une manière trop barbare - entre autres en détruisant la grande mission catholique par feu et flammes, sans grande possibilité de s'enfuir :
Ce que va montrer tout d'abord Rodrigo Mendoza, définitivement atteint :
Et ensuite le frère Gabriel, dévasté par balle au beau milieu de l'église en flamme :
Le film se termine avec le doute profond du cardinal Altamirano, qui s'interroge toujours sur le carnage récemment vécu - et sur ce qu'il en reste de bien inexploitable, hélas :
C'est là qu'il livre sa phrase fétiche, dont nous avons déjà parlé au début de l'article - et le résumé de Roland Joffé qui donne sa propre version actuelle, malheureusement presque toujours identique :
Evidemment, vous avez déjà vu cette Palme d'or de 1986, n'est-ce pas ? Dans l'improbable cas contraire, vous avez toujours ce petit trailer à vous mettre sous la dent :
Ai-je tout dit sur ce film stupéfiant ? Certes non, compte tenu du budget relativement sobre de 17 millions de dollars, de ses hallucinants effets spéciaux, de la très belle musique de Ennio Morricone, et aussi, hélas, de la dysenterie qui toucha à peu près tout le monde - exception faite de Robert De Niro !
Mais je veux toutefois préciser que d'après la liste du Vatican établie par Jean-Paul II, ce titre fait partie des très rares cités parmi les meilleurs films religieux - de même d'ailleurs que le fort différent 2001, A Space Odyssey de Stanley Kubrick, qui date précisément de dix ans plus tôt (1968).